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Être art-thérapeute en Caraïbe

Une pratique au croisement de la culture, de l'histoire et du soin

C'est dans le contexte martiniquais et, plus largement, caribéen que j'exerce l'art-thérapie.

L'art-thérapie fait partie des soins non médicamenteux. En individuel comme en groupe, elle permet d'exprimer les émotions, les ressentis et la souffrance afin de s'alléger, de s'apaiser et de retrouver ses propres ressources.

Mon intérêt pour la psychologie, la psychosomatique intégrative et le fonctionnement humain
m'a naturellement conduite à interroger les liens étroits entre la pratique thérapeutique et les réalités sociales, culturelles et historiques dans lesquelles elle s'inscrit.

Cette réflexion ne peut être menée sans évoquer les travaux de Tobie Nathan, Jean-Benjamin Stora, Frantz Fanon et Édouard Glissant. Leurs approches permettent d'éclairer la complexité des processus psychiques dans les sociétés héritières de la colonisation, où les dimensions individuelles et collectives demeurent profondément intriquées.


Comme l'écrit Tobie Nathan : « Nous ne sommes pas seuls au monde. »


Cette formule, employée en Afrique de l'Ouest pour reconnaître l'action des esprits dans les épreuves humaines, invite à considérer qu'il existe d'autres systèmes de pensée et d'autres manières de prendre soin. Tobie Nathan rappelle également que le patient ne doit pas être réduit à ses fragilités, mais reconnu comme l'expert de sa propre souffrance. Cette posture thérapeutique résonne profondément avec ma pratique.

Les populations caribéennes se sont construites à partir d'un héritage multiple, fait de rencontres, de ruptures, de résistances et de métissages. Édouard Glissant désigne cette dynamique par le concept du « Tout-Monde », une identité toujours en mouvement, nourrie par la relation à l'autre.

« J'appelle Tout-Monde notre univers tel qu'il change et perdure en échangeant et, en même temps, la vision que nous en avons. »

Cette histoire singulière a façonné des représentations, des imaginaires et des modes de fonctionnement psychique propres aux sociétés caribéennes, où les traumatismes collectifs continuent parfois d'agir de manière silencieuse.

Dans "Quand le corps prend la relève", Jean-Benjamin Stora souligne combien il est essentiel que le thérapeute prenne en compte les références culturelles du patient :

« Il est essentiel, pour le thérapeute, d'être à l'écoute du mode de pensée du patient d'une culture différente (...), le déroulement des chaînes associatives tantôt sur le versant ancestral, traditionnel, tantôt sur le versant occidental. »

Cette observation prend tout son sens dans l'exercice de l'art-thérapie en Martinique. La rencontre thérapeutique ne peut être pensée uniquement à travers des modèles occidentaux. Elle suppose une compréhension des croyances, des héritages familiaux, des imaginaires et des représentations propres au territoire.

La culture influence profondément les émotions, les comportements, les modalités d'expression de la souffrance ainsi que les ressources mobilisées pour y faire face.

Parmi les spécificités de la société martiniquaise, la matrifocalité occupe une place centrale. Ce modèle familial, largement présent dans la Caraïbe, se caractérise par la place essentielle de la mère, souvent en raison d'une fragilité ou d'une absence de la fonction paternelle.

En Martinique, cette figure est désignée sous le nom de « poto mitan », le pilier central de la famille. Porteuse de la stabilité économique, affective et éducative, elle incarne une remarquable capacité de résilience tout en assumant une charge parfois considérable pouvant conduire à l'épuisement.


Jean-Benjamin Stora rappelle également :

« La personne individuelle qui s'adresse à nous en tant que thérapeute appartient à un système relationnel complexe qui, s'il est ignoré, comporte le risque de conduire le traitement à une impasse. Le patient n'est pas un individu, au sens européen, mais un membre du groupe familial, d'une tribu, etc. »

Cette dimension systémique est particulièrement présente dans ma pratique.

Environ 80 % des personnes que j'accompagne sont des femmes. Les problématiques rencontrées
sont souvent récurrentes :

  • la monoparentalité
  • les violences conjugales
  • le burn-out et la souffrance au travail
  • les violences sexuelles et l'inceste
  • l'endométriose et la fibromyalgie

Ces situations renvoient autant aux histoires individuelles qu'aux héritages familiaux, sociaux, culturels et transgénérationnels. L'art-thérapie devient alors un espace de symbolisation où peut émerger un véritable processus d'individuation. Il s'agit de permettre à chacun de retrouver une place singulière, au-delà des déterminismes familiaux, sociaux ou historiques, grâce à une créativité spontanée.


Une question traverse fréquemment les accompagnements :
Qui suis-je en dehors du regard du groupe, de la famille ou de l'histoire ?


Cette démarche rejoint la pensée de Frantz Fanon :

« Je ne suis pas prisonnier de mon histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée. Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l'invention dans l'existence. Dans le monde où je m'achemine, je me crée interminablement. »

Dans cette perspective, l'art-thérapie, telle que je la conçois, permet à chacun, grâce à une créativité subjective et spontanée, d'aller au plus profond de lui-même afin de mobiliser les ressources déjà présentes en lui, de se créer continuellement et de vivre comme un individu prenant pleinement sa part au Tout-Monde.

Les médiations artistiques s'ancrent volontairement dans l'environnement culturel local et participent à un remodelage du moi. Elles mobilisent notamment :

  • les végétaux, graines, terres, épices et autres matériaux naturels du territoire, les pigments naturels tels que le roucou, le curcuma ou les argiles
  • la langue créole dans sa dimension poétique, symbolique et identitaire, notamment auprès des personnes âgées vivant en EHPAD
  • les pratiques, les récits et les événements culturels martiniquais
  • les contes thérapeutiques

Ces médiations favorisent une reconnexion aux ressources culturelles et environnementales tout
en ouvrant un espace d'expression personnelle. Elles permettent d'inventer, de transformer et de faire émerger du nouveau à partir du déjà-là.


À titre d'exemple, j'ai animé, en collaboration avec Vanessa, psychologue, un cycle d'ateliers en pleine nature, au cœur d'un environnement de rivière et de végétation. Nous avons nommé ce projet « Chymen an nou », « notre chemin».

Ce nom évoqueà la fois le chemin intérieur que chacun est amené à parcourir et celui qu'il trace vers le monde. L'objectif est de se retrouver dans notre environnement naturel afin de se reconnecter à soi, de se réaligner et de renouer avec ses ressources profondes pour aller vers ce qui est à advenir.

Les atelier sassociaient une proposition de land art-thérapie - créer avec et dans la nature - à une approche psychocorporelle portée par Vanessa.

Des participants ont notamment exprimé :

  • « Notre nature est un lieu de reconnexion avec les origines, avec le Tout-Autre et avec soi. »
  • « Je me reconnecte avec mon enfance et mon moi profond. »
  • « Je retrouve le lien avec la nature et je redeviens celle que je suis. »

Ces témoignages illustrent combien la nature peut devenir un espace de création, de transformation et de réparation psychique.

Une autre expérience, menée avec Magali, a donné naissance au projet « Lyannaj », qui associe l'art-thérapie et l'art martial sensoriel. Ce travail repose sur une dynamique de réciprocité : enrichir son regard intérieur à partir de son regard extérieur, puis nourrir son regard extérieur de son regard intérieur. Cette articulation entre l'intime et le monde constitue le fil conducteur de nos ateliers.

L'une des participantes résume ainsi son expérience :

« Cet atelier m'aide à revenir à moi, à m'écouter, à respirer autrement et à me rappeler que je peux me choisir. »

Exercer l'art-thérapie en Martinique implique ainsi d'articuler les dimensions psychiques, corporelles, culturelles et historiques de la personne. Il ne s'agit ni de réduire le sujet à son histoire collective ni de l'en dissocier, mais de lui permettre de construire une identité singulière en s'appuyant sur cet héritage.

Dans une Martinique en constante évolution, où les mémoires de la colonisation demeurent vivantes, le passé ne peut être seulement un lieu de répétition. Il peut devenir une matière à transformer. Cette transformation suppose également une reconnaissance des conséquences durables de la colonisation, condition essentielle d'un travail de mémoire, de transmission et d'apaisement.

L'art-thérapietrouve alors pleinement sa place comme pratique de création, de réparation et de reconstruction. Elle accompagne l'émergence d'une subjectivité capable de se réapproprier son histoire sans y être enfermée, afin que l'héritage devienne une ressource plutôt qu'une assignation.

À mes yeux, exercer l'art-thérapie en Caraïbe consiste précisément à accompagner ce mouvement : permettre à chacun de créer du nouveau à partir de son histoire, de sa culture et de son environnement, afin que la créativité devienne un chemin d'émancipation, de transformation et de relation au monde.

Marie-Hélène Bellanger,

Art-Thérapeute en Martinique


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